Guerre des Monstres - IV
Premier bilan des quatre fronts

            Deux amis m'ont reproché de renvoyer dos à dos les deux Monstres de ce qui prend figure de Troisième Guerre mondiale. Selon eux, il faudrait distinguer, comme dans la Deuxième, où il y avait un ennemi principal qui était le fascisme-nazisme.
Mais cette guerre-ci est très différente : les deux coalitions adverses nous menacent également. Demandez à nos amis Palestiniens si Sharon, fleuron de la coalition du Bien, est un ennemi secondaire par rapport à Ben Laden. Et quand j'écris Palestiniens/Sharon, inutile que j'allonge la liste. Et nous donc, en France, M. Sellières est-il moins notre ennemi que les banques de Ben Laden ? Et que  voyons-nous comme union sacrée de politiciens ralliés sans broncher derrière Bush ? Ceux qui sont nos adversaires et ennemis quotidiens de toujours. Comme le disait si bien Lénine, pendant la Première : l'ennemi est dans notre pays.

Sur le front militaire principal : l'Afghanistan

            Dois-je me réjouir, Chers Amis, de voir mes prévisions tellement vérifiées qu'elles sont dépassées. Toutes les illusions de certains sur la capacité  de l'impérialisme yankee à tirer des leçons de son désastre se sont effondrées. Sa façon de faire la guerre marteau-pilon a battu les records de « bavures ». A raison de 400 bombes de plusieurs tonnes par jour, dont des quantités à fragmentation, voire à mines personnelles, les morts afghans étaient sur le point d'atteindre en nombre celles du World Trade Center. En quatre semaines, ils avaient réussi à détruire des hôpitaux, des dépôts de la Croix Rouge, et même un village du Panshir. Et pendant ce temps, les forces des talibans restaient intactes, tandis que les volontaires  franchissaient allègrement les frontières du Pakistan pour aller les renforcer.

            Bien que courbés en deux, malgré leur mal aux reins, les seconds couteaux de la Coalition du Bien, et en particuliers nos ministres européens, commençaient à être bien emmerdés, constatant que le résultat de cette brillante stratégie avait au moins réussi à faire crier « Vive Ben Laden » à tout le monde musulman.

            Il est probable que ce sont les militaires yankees qui ont fait comprendre à Super-Bush qu'il n'y avait plus d'autre solution que de faire ce qu'ils avaient promis solennellement à Moucharraf de ne pas faire, à savoir : bombarder la ligne de front taliban du nord, où, forts des assurances données par leurs amis pakistanais, les barbus avaient rassemblé l'essentiel de leurs forces ; tandis que l'Alliance du Nord piétinait, et comprenait que ce que les Américains ne voulaient en aucun cas, c'était leur victoire.

            Pour limiter les risques, c'est le front du sinistre Dostom qui a été dégagé, de préférence à celui de feu-Massoud. Mais, comme nous l'avions prévu (voir « la Guerre des Monstres III » du 15 octobre), il a suffi de l'aide la plus légère pour que les faibles forces de l'Alliance du Nord déferlent sur Kaboul en deux jours.

            Incapables d'arranger une coalition gouvernementale à dominante pashtoune (et surtout avec des talibans modérés - sic), entre roi ranci, chefs de guerre-bandits, hommes d'affaires trafiquants et exilés dorés sur tranche,  nos grands diplomates de la coalition du Bien ont fait promettre  « croix de bois/croix de fer » aux chefs de l'Alliance du Nord qu'ils resteraient aux portes de Kaboul. Militairement, cela aurait été une dangereuse stupidité. Ils ont tout de même promis, et plus qu'une fois... et, dès qu'arrivés à Kaboul, ils y sont entrés, en général bien accueillis (voir  notre prochain chapitre « front du bourrage de crânes »). Puis  ils ont poursuivi leur course vers le Sud. J'imagine qu'ils ont dû bien rire dans leur barbe de la naïveté de leur Grand Protecteur.

Rabbani, président légal de l'Afghanistan, est maintenant dans Kaboul, au grand scandale de la « Communauté internationale » (comme ils disent) où l'on parle de lui comme du « président déchu » (mais le roi Zaher, lui, il n'est pas déchu ?!). Et ce président paisible s'apprête à appeler à une conférence d'unité pour la formation d'un gouvernement provisoire. Moucharraf  en a pleuré de rage, criant que les Yankees l'avaient trahi. Il faut le comprendre, ses risques d'être renversé, et que le Pakistan remplace l'Afghanistan dans le camp du Mal s'esquissent fortement. Et ça sera pire quand tous les talibans, afghans, pakistanais et arabes seront rentrés en masse et en armes ... au Pakistan. Pourtant, il a tort. Contrairement à ce  qu'expliquent les  spécialistes politiques attitrés (y compris le correspondant de Rouge), les Bushiens sont aussi dupés que lui. Dans cette affaire, ils ont seulement fait la démonstration qu'ils sont aussi nuls politiquement que militairement.

Nuls, mais toujours aussi puissants et dangereux ! Et déjà ils s'apprêtent à de nouveaux coups tordus... avec l'aide de l'ONU dont ils se souviennent qu'elle peut toujours servir de couverture en cas de besoin. L'Oncle Tom Kofi Annan s'est précipité : c'est lui qui va rassembler la grande assemblée afghane représentative d'où sortira le gouvernement intérimaire. Choisis par qui, ces représentants ? Par ces messieurs sérieux, bien sûr, bien dosés selon  les intérêts amis, avec une majorité de pashtouns, bien sûr, à la botte (tel Malik Zharine Khan, un trafiquant qui a la haute main sur toute la contrebande qui transite par son fief, un chef de guerre qui règne sur des tribus de la frontière afghano-pakistanaise, mais ne s'est jamais battu contre les talibans !).  Malgré tout, ça se révèle bien difficile.

Et le Pakistan a aussi son idée « démocratique » : une grande conférence unitaire afghane ... dans les Emirats arabes unis ! Pourquoi pas en Arabie Saoudite, pendant qu'on y est : la famille Ben Laden y a des palais qui pourraient vous accueillir ! Sans compter qu'il n'y a pas à chercher loin pour trouver de l'argent (sale) dans ces Etats fiscalement paradisiaques.

Autre solution possible : le coup du Kosovo, comme notre article « Afghans ! Attention ! » du 29 septembre, le prévoyait : installer l'Afghanistan en protectorat ! Déjà, les rambos yankees installent des points de contacts sur les routes,  les fantastiques héros potentiels de Blair vont voler au secours de la victoire, sans compter nos militaires français qui vont « sécuriser » les arrières ! Depuis le temps qu'ils étaient fin prêts à faire quelque chose. L'emmerdant est que l'Alliance a déjà dit qu'elle n'avait pas besoin de Force internationale. Ca risque de créer des problèmes.

Le front afghan ne va bientôt plus exister. Ben Laden et Omar seront en fuite ou pris, ou morts. Mais nos grands hommes du Bien sont unanimes : l'Afghanistan est une question trop sérieuse pour être laissé aux Afghans ! Ils avaient annoncé que l'entrée dans Kaboul serait le signe  d'horribles exactions. Elles n'ont pas eu lieu. Maintenant, ils nous préviennent du danger : ça va être la bagarre des chefs !

Et là, nous sommes bien d'accord avec eux : le chef de guerre Bush a eu beau embrasser le chef de guerre Poutine, celui-ci ne veut pas d'un nouvel Afghanistan pakistanais, tandis que le chef de guerre Moucharraf veut absolument qu'il le soit. D'autre part, le chef de guerre Sharon veut mener sa guerre du Bien jusqu'à la transformation de la Palestine en bantoustans, tandis que les chefs de guerre arabes disent au chef de guerre Bush qu'il faut qu'il arrête ce dingue de chef de guerre Sharon, parce qu'ils sont mal vus par leurs populations s'ils acceptent sans mot dire le massacre des Palestiniens. Il est clair que, dans ce bourbier international, avec sa puanteur de pétrole par dessus le marché, le pauvre Afghanistan n'est pas sorti d'affaire.

Le second front militaire : la Palestine

            Un peu gêné aux entournures, Sharon, ce super Ubu, a amélioré son classique numéro de duettistes avec le Palotin Pérès. Celui-ci, toujours aussi tête d'enterrement verdâtre, a pleuré sans larmes et serré encore une fois, mais très vite, la main d'Arafat. Bon ! On réaffirme le cessez-le-feu. Là dessus, une bonne petite provocation par attentat ciblé, juste comme il faut pour exciter la colère populaire palestinienne et s'attirer une vengeance adéquate. Et aussitôt un gros coup, dans la bonne atmosphère de guerre étatsunienne : des chars à Bethléem, Ramallah... On tue tout ce qui bouge, on éventre les maisons à coup de canon, on écrase les voitures. La terreur ! Il faut se dépêcher avant que Bush dise : «  C'est un peu trop ! »  

Il le dit ! On se retire à tous petits pas, progressivement, en restant dans des coins moins symbolique que Bethléem. Mais, à l'ONU, c'est à Arafat que Bush, ostensiblement, refuse de serrer la main. Puis, tout à coup, tout de même, un beau geste, magnifique : le droit du peuple palestinien à un Etat. Toute la « Communauté internationale » se pâme ! Mais, attention ! Demain ! Et on ne sait pas comment. Colin Powell précise : « Il faut ramener la violence à zéro, ramener l'incitation à la violence à zéro et revenir au plan Mitchell. » Et Bush confirme à l'ONU.

Comme c'est sage ! Notre Védrine l'avait déjà dit dans un article au Monde : Allons les gars, « Israéliens, Palestiniens, il faut bouger ! », je ne propose rien, mais je vous encourage. Dans le même journal, Robert Malley, un ancien de la bande à Clinton, conseille à Bush de « plonger », et Zeev Sternhell, professeur à l'université de Jérusalem, conseille au Parti travailliste israélien de « se ressaisir », tout en se demandant, le brave homme, pourquoi donc ces Palestiniens se battent-ils exactement ? Il ne le sait pas, voyez-vous ! Admirables façons de cracher dans l'eau.

Sharon peut repartir pour un petit tour : son quota moyen de Palestiniens tués.  Et la Knesset  lève l'immunité parlementaire de l' Arabe-Israélien Azni Bichara, pour pouvoir juger son crime de désaccord avec la politique génocidaire de ladite Knesset, et histoire de montrer ce qu'est la remarquable démocratie sioniste. A nouveau Sharon, rougeâtre à côté du livide Pérès, tels Laurell et Hardy, accordent huit nouveaux jours à Arafat pour qu'il ait le temps de calmer la colère de ses milliers de gosses et de parents de tués qui veulent se venger, et surtout pour qu'il s'auto-détruise en s'attaquant au Hamas et au FPLP (qui avait accepté le processus de paix avant que Sharon ne fasse assassiner son leader Abou Ali Mustapha). On ne va pas tarder à repartir pour un tour.

Bilan de l'Intifada : toujours un taux de 8 à 9 Palestiniens tués pour un Israélien. Une quarantaine de Palestiniens ont été « exécutés » par attentats ciblés, donc assassinés sur simple soupçon. Depuis le 11 septembre, le nombre hebdomadaire de Palestiniens tués a plus que doublé. On passe sur les dégâts matériels qui laissent de plus en plus de Palestiniens sans toit. On passe aussi sur le fait que de plus en plus crèvent de faim . On passe sur le plus d'un millier d'otages prisonniers... On passe...

 

Le front terroriste

Pas de nouvelles bombes, mais l'anthrax. Sous enveloppes avec de la poudre dedans. Bizarre ! J'ai dit bizarre ? Tiens c'est bizarre ! Mais, de l'anthrax, il y en a tant dans nos charmants pays démocratiques. Tous ces microbes, et autres poisons, sans parler des matières fissiles, ont été soigneusement cultivés, produits, conservés par les pays du camp du Bien. Et avec des souches résistantes aux antibiotiques en plus. On n'a pas dépensé des millions par dizaines, voir centaines, à les fabriquer et stocker, dans l'idée de s'en servir au jour. Non ! on n'y a jamais pensé. Et, en tout cas, pas à des fins de terrorisme. Seulement pour la science pure ! Voire de guerre juste... contre le Mal.

Et ce n'est pas parce qu'ils s'en échappent un peu malencontreusement, qu'on va en détruire les stocks et les lieux d'étude et de production.   

            De toutes façons, ce n'est pas de l'anthrax démocratique dont se servent les terroristes de Ben Laden. Non ! Mohammad Atta, kamikaze du 11 septembre, aurait rencontré à Prague un espion irakien, qui lui aurait remis de l'anthrax. Vous avez des preuves ? Oui, ils ont la preuve ! C'est prouvé ! Tenez-vous le pour dit. On tient donc la solution : il faut écraser de bombes l'Iraq, jusqu'à ce qu'on  tienne Saddam Hussein en personne . Tâche n°1, dès qu'on aura fini avec Ben Laden.
 

           Quant aux bombes, on est paré. Ben Laden ne pourra pas envoyer en mettre dans ma poubelle à papiers : elle est scellée. Et les policiers de mon quartier pointent leur mitraillette sur tous les passants avec l'air grave qui convient.

Et on a une loi spéciale. Tenez-vous bien ! Si vous n'êtes pas avec nous...

 
Le front du fric

            Le fric est le nerf de la guerre des terroristes. C'est là qu'est le hic ! On en parle un peu. Et puis, plus rien. Il a fallu que Judicial Watch s'indigne que Bush le Père continue à fricoter avec la famille Ben Laden, via le Fonds d'investissement Carlyle, pour qu'ils coupent leurs relations financières. Que voulez-vous ! le fric est une chose trop sérieuse pour qu'on y mêle la morale ! Et d'ailleurs, Oussama, il est renié par toute sa famille, par tous les princes saoudiens milliardaires. Certes, les milliards se ressemblent tellement qu'il est difficile de les démêler quand ils se sont mêlés. Rendez-vous compte : cent quarante-quatre (144) institutions financières rien que pour l' « islamic business » dominé par l'aristocratie saoudienne, où se mélangent  pétrole, guerre sainte et oeuvres pieuses  !  Et Denis Robert, un des auteurs de Révélations $, qui dit tout cru que : « Sans l'argent du crime, l'économie mondiale s'effondre. » Mais les Bush & C° ont fait la liste des entreprises à pénaliser. On est prier de ne pas chercher plus loin. Soyez donc  patients, on vous en reparlera quand il sera temps.

L'important, c'est que le bon peuple, appelé aux sacrifices patriotiques, aux versements charitables, et qui a tant à s'occuper de l'anthrax, se dise bien que l'argent sale, lui, n'est pas contagieux.

Paris le 19 novembre 2001