Guerre des Monstres -V
Le front du bourrage de crânes

           Le front du bourrage de crânes est un des plus importants des guerres modernes. En général, ses principes sont établis en une fois pour toute la durée de la guerre en cause. Mais à nouvelle guerre, nouveaux principes ! C'est que la Guerre des Monstres a des objectifs, des alliés et des adversaires fluctuants. Et que, d'autre part, s'adresser à des opinions publiques multiples, et d'intérêts différents, voire opposés, nécessite des ajustements complexe vis-à-vis des différents alliés.

            Ainsi : la Guerre du Bien contre le Mal ! C'est parfait ! Mais où est le Mal ? Pour Sharon, grand champion du Bien, ce sont les Palestiniens, et, à vrai dire, tous les musulmans. Donc, le Bien contre le Mal, c'est la guerre des civilisations (judéo)chrétiennes contre l'Islam. C'est parfait ça... pour Berlusconi, Le Pen, Mégret et leurs pareils, agents du Bien en toute l'Europe ! Oui ! mais, ça ne colle pas, avec ces alliés du Bien un peu spéciaux que sont le Pakistan du dictateur Moucharraf et l'Arabie Saoudite des féodo-pétroliers milliardaires. Et, à l'opposé, cette obligée Alliance du Nord afghane qui considère, à juste titre, que les deux premiers sont les bases arrières du Grand Satan Ben Laden et de ses terroristes, qu'ils ont créés, armés et soutenus sans faille, jusqu'au... 10 septembre.

             Diable ! Il fallait arranger tout cela pour que ça tienne. Proclamons à grands cris qu'Arabie et Pakistan ont rompu avec leur erreur, qu'ils n'ont plus rien à voir avec les méchants, qu'ils sont maintenant les meilleurs amis du Bien, et qu'ils feront tout pour éradiquer le Mal (sans toutefois accepter que les forces du Bien viennent le chasser sur leurs terres sacrées !). Et à condition, bien sûr, que les crasseux de l'Alliance du Nord restent bien sagement dans leur Panshir. A ces conditions, le Bien allait régler le problème à coups de bombes larguées de 5 000 à 8 000 mètres d'altitude, et qui visent si bien ! A reconnaître un petit pois sur le nez de Ben Laden.. Voilà, la musique était au point.

            Mais voilà que les bombes ont écrasé plus de civils que de talibans, et que la télé des bons Etats Arabes Unis à fait quotidiennement le compte de ces civils, avec une objectivité à la CNN. Qu'en était-il ? Vous devez croire que les talibans sont des menteurs. Seulement, ce sacré monde musulman - d'Europe à l'Indonésie - n'en croit rien et, qu'en passant par le Pakistan, ça a fait de sacrées manifestations de masse. Moucharraf, tremblant pour son pouvoir (volé aux amis des « terroristes » talibans et autres), proclame que, demain, ce sera des Pashtouns, pas talibans, mais presque, qui vont régner sur l'Afghanistan déblayé par les frappes.

            Manque de pot, plus d'un mois de frappe, et on n'a pas avancé. Pendant ce temps, on a laissé en paix le gros des forces talibans,  regroupées face à l'Alliance, elle privée d'armes et de munitions (sinon quelques vieilleries soviétiques), mais en revanche renforcés par de beaux uniformes tout neufs.

Changement  de stratégie et changement d'arguments. On fait jurer à l'Alliance que, si on l'aide, il faudra qu'elle n'aille pas plus loin que les portes de Kaboul. Promis juré ! Quelques bombes, enfin, pour disperser les talibans qui la bloquent, et l'Alliance déferle. Et prend sa revanche des promesses qu'on ne lui a pas tenues : elle entre dans Kaboul.
Le bourrage de crânes avait martelé que si cela se produisait, ce serait le chaos, les exactions, les tueries, les viols... On en passe. Kaboul accueille l'Alliance avec tranquillité, voire satisfaction. Les barbes se coupent, la musique résonne à nouveau, un cinéma rouvre.  C'est la fête... Et Rabbani, président désigné par la résistance anti-soviétique, un moment unie après le départ des troupes d'invasion, mais dont Bush refusait de rencontrer le représentant, voici quinze jours, est à Kaboul,  et y appelle à l'union de tous.

Nouveau tournant du bourrage de crânes : Le Pentagone proclame que tout avait été soigneusement programmé, que le rôle des rambos a été décisif - bien qu'invisible - et que maintenant on va régler le problème de l'Afghanistan en passant le bébé à l'ONU, laquelle va réunir « toutes les factions » (sic), sous l'égide de la momie du roi, et en tenant compte, bien sûr, du fait que les Pashtouns sont majoritaires dans le pays, et donc que l'Alliance doit être minorisée.

Comme la guerre et la paix sont difficiles avec ces peuples arriérés ! Voilà que l'Alliance leur dit « Merde ! », qu'il n'est pas question d'ingérence étrangère, ni des « protecteurs «  anglais, ni des « sécuriseurs » français (Chirac, choqué de cette impolitesse, en avale sa cravate), et osent prétendre que les Afghans sont capables de régler leurs problèmes eux-mêmes.

Double virage sur l'aile du bourrage de crânes : d'une part, ces Afghans ne sont que chefs de guerre sanguinaires qui tuent même leurs ennemis, en dépit des conventions de Genève (qui n'interdisent pas, semble-t-il de tuer des civils par bombardement ? ni de faire tuer des gosses par des tireurs d'élite, comme c'est l'usage de ce bon Sharon !). Si les civilisés ne rentrent pas en force dans le pays, on va voir ce qu'on va voir comme horreur ! (Il est vrai que, là où ce n'est pas l'Alliance qui domine, les chefs de guerre pashtouns, ex-trafiquants, amis des talibans ou exilés au Pakistan, qui ont volé au secours de la victoire, recommencent leurs bagarres de brigands, leurs vols et exactions. Ce qui a l'avantage de permettre l'amalgame : ils sont tous comme ça !) D'autre part, on réussit à arranger à Bonn une conférence où l'Alliance accepte de venir, mais ne veut pas des grands-frères de la Coalition du Bien ? Que ces gens là sont difficiles à vivre. Ils devraient prendre modèle sur l'OMC ou, à Doha, les dirigeants du Sud se sont courbés devant la loi des multinationales.

Cette conférence - c'est dit - devra imposer un gouvernement intérimaire, représentatif. Ca commence bien : en face de l'Alliance, le « groupe » du roi (avec un petit-fils, pas barbu pour un sou, qu'on verrait très bien en président libéral très pro-occidental !) ; celui du prédécesseur des talibans,  Hekmatyar, l'homme du massacre de Kaboul, lâché par le Pakistan, et qui nous revient homme de l'Iran ; enfin celui du royaliste, plutôt pro-pakistanais,  Gailani ! Comme c'est représentatif ! Et la majorité des masses pashtouns, tant désirée ? L'ennui est qu'en dehors de ces trois derniers groupes d'exilés et de factions non-combattantes, en fait de Pashtouns, on n'a guère que lesdits chefs de guerre bandits qui ne sont pas très présentables. Espérons que, bien que menacée de ne pas recevoir un $ si elle ne cède pas, l'Alliance saura encore dire « merde » à ce magouillage.

Beau bourrage de crânes momentané pour cette sacrée poche de Kunduz, où se trouvaient coincés de belles brochettes de talibans internationaux, et dont les deux branches de l'Alliance imposèrent de régler seuls le sort. Cela allait être affreux ! horribles ! Ces sauvages de l'Alliance allaient faire de la chair à pâté avec les Arabes et les Pakistanais (voire Tchetchènes, dont on n'est pas encore sûr qu'ils sont là). Pleurs humanitaires, menaces voilées : il ne fallait pas que ça arrive. On ne doit pas tuer des ennemis en armes qui refusent de se rendre. D'ailleurs, ces farouches islamistes terroristes veulent bien se rendre, mais seulement à des Infidèles civilisés, pas à de mauvais musulmans.(Tiens donc, comme c'est curieux l'intégrisme !)

Et Kunduz tombe. Et les moudjahidines annoncent qu'ils vont renvoyer dans leurs villages les talibans afghans. Et Rabbani - encore lui - dit qu'on ne tuera aucun prisonnier, que les talibans étrangers seront jugés. Pour plus de précaution, des avions (devinez de quelle aviation ?) viennent enlever les talibans pakistanais avant que l'Alliance ne tombe dessus. Au Pakistan, ils seront en sécurité. Cependant, il est douteux qu'ils soient reconnaissants à leurs sauveurs yankees, ces « infidèles ». A la place de Moucharraf, on se méfierait d'eux. Ce sont gens à se joindre à ceux qui veulent le renverser.

Ajoutons un joli petit discours de bourrages de crânes particulièrement efficace pour le public européen : ces gens de l'Alliance ne sont pas des féministes, ils n'ont pas proclamé  la suppression du tchadri ! C'est vrai ça ! Ce n'est pas au Pakistan qu'on verrait des femmes en tchadri. Et en Arabie Saoudite, les femmes se promènent seules dans les rues en mini-jupes ! Ne répétez pas que Rabbani, dans son discours du ramadan, à la grande mosquée de Kaboul, a demandé que les femmes reprennent le travail, et portent le simple voile (beaucoup trop, pourtant, pour ceux de nos instituteurs qui ne voulaient pas les voir à l'école publique), et que les petites filles retournent à l'école.

Ce n'est pas assez ! Il faut la démocratie, et des élections sans tarder (dans ce pays qui n'en a jamais eues). Même Rouge marche dans le coup de cet aspect « gauchiste » du bourrage de crânes. Et quelle constitution « civilisée » pour ce pays ? Celle de notre Ve République, si parfaite, ou celle des USA qui a permis l'élection d'un Bush ? N'importe ! L'important c'est que les Afghans ne règlent pas leur sort eux-mêmes.

Il n'en sont pas capables ! s'écrie M. Bourrage de crânes. La preuve : de 90 à 92, ils se sont étripés, on ne peut donc leur faire confiance à des gens qui ont sur la conscience des milliers de morts. Cela rappelle la remarquable méthode Courtois qui fait de Lénine et de Trotsky les responsables des millions de morts de la guerre civile. Mais comme tous les commentateurs (celui de Rouge compris), n'ont pas eu le temps de suivre les événements afghans de ce temps, ils ignorent que la cause du désastre fut l'attaque des forces du Hez-be islami d'Hekmatyar qui pilonnèrent Kaboul, des semaines durant, puis la défection de Dostom, rompant son alliance passagère avec Massoud. C'est dans cette situation que celui-ci finit par évacuer Kaboul, se voyant pris en tenaille entre ses deux ennemis.

Tout ce bourrage de crânes est nécessaire pour renverser l'effet de l'échec de la guerre des airs américaine, et de la victoire de l'Alliance - qui aurait eu lieu il y a longtemps si elle avait été aussi armée que les talibans - en victoire de la stratégie géniale américaine, troublée par de mauvais alliés sur le terrain.

Cet effort est d'autant plus nécessaire que le premier but annoncé : la capture de Ben Laden, est le second échec de cette campagne. Le bourrage de crânes  sur les super-rambos sur-armés de gadgets super-techniques, couvre mal le fait que ceux-ci ont fait chou blanc, semblent bien avoir subi des pertes, et ne sont guère aidés par les chefs de guerre pashtouns du Sud, lesquels, plutôt que de se battre, préfèrent tenter de s'arranger avec les talibans, leurs copains d'avant-hier, d'hier et de demain, pour prendre l'intérim du pouvoir.

(La suite au prochain numéro :  Les « bourreurs de crânes », et la résistance.)

26 novembre 2001