Survol du monde en automne

La météorologie politique est au noir absolu.
Pas un coin du monde qui ne saigne et sanglote.

            Le centre est le Moyen-Orient. Comme cela était prévisible, la guerre d'Irak, qui devait apporter la solution de tous les problèmes de toute la région, l'a plongé dans un chaos sans autre perspective que le développement de l'islamisme intégriste, pourvoyeur de ce terrorisme qui devait en principe être éradiqué là en le prenant à la racine.
            La chute — mais avec seulement évanouissement — de Saddam Hussein, loin d'apporter la démocratie à ce malheureux pays, l'a plongé dans l'anarchie sous un gouvernement imposé, sans autorité ni pouvoir. Alors qu'un appel à chaque communauté pour désigner ses représentants légitimes aurait sans doute permis de dresser une opposition légale unifiée aux occupants, on les contraints, les unes après les autres, à ne pouvoir s'opposer qu'en combinant les manifestations de masse et la guérilla. Chez des peuples qui croient assez en leur dieu pour être sûr de gagner son paradis par la mort en martyr, on souhaite bien du plaisir aux soldats de l'envahisseur. Ce journal ne sera pas fini que celui-ci comptera ses cent morts depuis le début de sa "paix" proclamée depuis Washington
            Sur qui le Président du pétrole américain peut-il compter pour sortir de ce bourbier ? A part Schwarzenegger et ses muscles, on ne voit personne.
            Un massacre de fonctionnaires de l'ONU a agi comme une piqûre de ciment sur Kofi Annan, qui a eu le courage de dire "non" aux résolutions diktats des Etats-Unis.
            Certes, Poutine se laisse cajoler, mais passivement, dans le seul désir qu'on le laisse massacrer en paix en Tchetchénie. Ce qu'il est assuré de pouvoir faire dans la légalité d'un président Kadyrov, élu avec un score modeste de 80% (aussi représentatif que celui de Chirac !), vu que l'on sait maintenant au Kremlin que les 99% c'est facile, mais ça ne fait pas sérieux. Pas question que l'Europe y voie à redire : les Tchetchènes peuvent crever. Pour les"droits de l'homme", elle est trop occupée par Cuba ! Petite satisfaction donnée à Bush.
            Que José Antonio Bernal Gomez, diplomate espion espagnol (dont on espère pour sa mémoire qu'il était de l'Opus Dei) ait été descendu à Bagdad, a des chances de refroidir un peu plus les ardeurs de ceux des Etats européens qui aiment pourtant tellement M. Bush et sa politique. D'autant que, pour parler comme M. Sharon, c'était une "exécution ciblée", ce que prouve l'attentat raté du 12 octobre qui visait les agents de la CIA, ces maîtres assassins, dont Arte nous rappelait les méfaits mondiaux le 8.
            Seule la Turquie, bien payée en millions de $, est prête à envoyer des troupes de supplétifs en Irak. Il y a si longtemps que les dirigeants de ce pays rêvent d'en finir avec les Kurdes qui les narguent de l'autre coté de la frontière, et en même temps de mettre la main sur le pétrole de la région de Mossoul. Mais cette "aide" a les plus grandes chances d'embraser la seule partie de l'Irak qui soit relativement en paix.
            M. Bush et ses faucons n'ont décidément qu'un allié : Sharon! Et avec lui, même pas besoin de pétrole pour que ça brûle plus fort. Par représailles de l'attentat kamikaze d'une jeune femme qui vengeait son frère et son cousin assassinés par Tsahal, pas d'hésitation : Sharon fait bombarder en Syrie un camp de "terroristes"… qui n'existait pas. Peu importe cette violation du droit international. Sharon a tous les droits sur la région, comme Bush dans le monde. Washington est d'accord : la Syrie est du côté du Mal. L'Europe pleure, la pauvre! Elle n'y peut rien. Sharon peut continuer à construire son mur de la Honte et développer ses colonies. On n'y peut rien, on vous dit. Et si vous vous indignez, c'est que vous êtes antisémite (voir plus bas).
            N'oublions pas l'Afghanistan. Hors de Kaboul — pas à l'abri des attentats—, le pays est partagé entre talibans et chefs de guerre mi-bandits mi-trafiquants. Pour survivre, les paysans n'ont plus que la ressource d'en revenir à la culture de l'opium.
            Le reste du monde ne va pas mieux. Caucun laissait espérer une opposition de la zone Sud, avec ses grands pays en tête, aux organismes de domination économique des impérialismes. Quelque chose comme la violation des principes de l'OCM, le refus général de payer la dette et ses intérêts…. Mais pas l'ombre d'une telle contre-offensive radicale. Le Brésil pouvait en être l'épicentre. Las ! Lula, bourdon qui s'est laissé tomber dans la toile de l'araignée, au lieu de la crever de toute la force qu'il tient d'un grand peuple, voit, un à un les fils lui ligoter les pattes. Il est en voie d'être vidé de toute sa substance. Et si son corselet brillant fait encore illusion, quel désastre ce sera quand les masses populaires s'apercevront qu'il n'y a plus rien dedans ?

Problèmes de France

            Sautant aujourd'hui par dessus l'Europe et son chef-d'œuvre de Constitution, qui réalise l'exploit d'être encore plus anti-démocratique que celle des Etats-Unis, retombons dans notre seule France, pour l'instant objets de confusions majeures.

France qui tombe... France qui se redresse

            Un Cassandre apitoyé, nommé Nicolas Baverez, répand l'alarme à l'aide d'un livre et d'un tas d'articles. Notre malheureux pays s'effondre ! Entendez : à la queue du glorieux mouvement mondial de néo-libéralisme. Pas assez de (contre) réformes ; pas assez de productivité des non-chômeurs, du fait des calamiteux 35 heures (malgré leurs aménagements MEDEF), car ces paresseux de Français s'accrochent à vouloir une société de loisirs au lieu de ne vivre que pour le travail.
            Il y va si fort que M. Raffarin, ce digne rejeton du Maréchal NousVoilà, s'insurge : " Mais non ! Grâce à moi, le pays ne va pas tomber." Et mezzo voce : "Cet idiot, il va me l'exciter, la rue, alors que pour ces 35 h, effectivement responsable des morts de la canicule et de la nullité de ma croissance, j'ai trouvé un truc : je ne les annule pas, je les AMENAGE ! je les TOILETTE. Mais, au fond, il a raison le Baveurez-rasibus (même si tous ses chiffres sont faux, comme l'a montré Michel Husson, dans Politis, n° du 2 octobre), ce pays d'en bas ne travaille pas assez."
            On va les faire travailler plus, grâce aux "négociations" façon MEDEF, entreprise par entreprise, amicalement, face à face, d'hommes à hommes (et femmes) : "Voilà, on vous propose ça, à prendre ou à laisser ? Vous êtes d'accord ! Non ! Dommage, je vais être obligé de délocaliser. Alors ça marche ! C'est merveilleux la bonne entente entre patrons et salariés ! Qu'est-ce que c'est que trois heures de plus par semaine : trois heures de télé. Vos enfants vous raconteront. Et vous consommerez plus. Vous pourrez même acheter les produits que vous produisez." Et tout ça sans toucher à la loi de 35 heures, qui pourra toujours servir à expliquer les morts de froid de cet hiver et l'impossibilité de respecter les critères de Maastricht.
            "Mais il y a ces fainéants de chômeurs. Comment les supprimer? En les rayant des listes. Raccourcir les fins de droits. Il n'y a pas d'embauche. Ils n'ont qu'à faire comme les Etatsuniens : cumuler trois petits emplois précaires, et ils s'en sortiront. Mais s'il n'y a pas non plus de travail précaire ? Et bien, ils peuvent créer leur entreprise. Il n'y a qu'à regarder la télé, on nous en montre toujours un ou une qui a créé sa petite entreprise. Ils n'ont tous qu'à faire pareil."
            Si avec tout ça la France ne cesse pas de tomber…

            En fait, en bas, on n'a pas du tout l'impression de tomber. Mais plutôt que ça se redresse, que ça ne se laisse pas faire, que ça s'organise. Il faut croire que nous n'avons pas la même impression du mouvement ascendant et descendant que M. Bave-heu-reste ! etc. Notre idéal de vie, de société, n'a rien à voir avec celui des lanceurs de confettis obèses, électeurs de M. Schwarzenegger. La croissance n'est pas notre problème, et nous pouvons nous passer des OGM et des Disneylands. Nous pouvons même nous passer du porte-avions dont les 7 prochains milliards, complétés par des crédits pris à la Défense (contre qui ?), seraient mieux dans les caisses de la sécurité sociale. Oui, nous voulons une société de loisirs en travaillant pour vivre et non vivre pour travailler. Et nous sommes des millions prêts à nous battre pour ça, en dressant haut la tête.
            Notre problème n'est pas l'avenir de la société libérale avec les millions de salaire de chaque grand patron, les centaines de milliers d'euros des hauts fonctionnaires, et la corruption qui va avec. Notre problème est de comment renverser le cours du monde que vous menez à la ruine, à la misère, au chaos.
            Et il est vrai que, là, nous avons des difficultés à résoudre.

            Ornières sur la route…
                        l'offensive religieuse !

A LA NICHE LES GLAPISSEURS DE DIEU !

            D'abord, tout se passait dans l'ombre ! Rien n'était d'ailleurs concerté entre les trois grandes religions du Livre. Chacune suivait son petit bonhomme de chemin, grapillant du terrain, chacune à sa manière.
            Pour la catholique, le pape était sur toutes les télés, canonisant ici une simple d'esprit faiseuse de miracles, là un cardinal croate fasciste, bénissant Pinochet et ses pareils, contre les cathos idéalistes de la théologie de la libération qui viraient communistes, et, surtout, organisant en Afrique l'explosion du Sida (cette punition du Ciel pour le pire de tous les péchés : celui de chair). En France, où les chefs de l'Etat ont pris l'habitude d'être à genoux dans les grandes occasions religieuses, et où, alors que l'école laïque de la République tombe de plus en plus dans la pauvreté, l'école privée religieuse des riches reçoit des subsides qui la privilégie et lui permet de concurrencer celle du peuple. Le clou, c'est, en alliance avec les Eglises protestantes, l'offensive pour mettre l'Europe, en sa Constitution, sous le signe du christianisme.
            Pour la religion hébraïque, elle a trouvé une Mecque unifiante en Israël, où elle est religion d'un Etat pratiquant la pureté ethnique (l'ethnicité étant maintenant définie quasi partout par la religion). Du coup, la politique coloniale raciste d'Israël est identifiée au judaïsme. Et s'y opposer est défini comme antisémitisme. Une véritable campagne terroriste intellectuelle est menée sur ce thème par un lobby sioniste de plus en plus agressif. Ses hussards sont les intellectuels de droite venus du gauchisme, du type Gluksman/Pierre-Henri Lévy. Son artillerie lourde du site internet amisraelhai s'est fait une spécialité de la dénonciation et de l'appel au meurtre des personnalités d'origine juive et d'Israéliens internationalistes, ses supporteurs allant jusqu'à synthétiser sioniste et nazisme (ainsi en traitant Michel Warshavski de "kapo" et de "sale juif", et en le menaçant d'un "Auschwitz, c'est pas fini." - Le Monde, 2 octobre 2003). Dans le pays qui, le premier, par un des premiers actes de notre grande Révolution, fit des juifs des citoyens comme les autres ; où ensuite il n'y eut plus d'interdits quelconque à leur égard (à la différence de tout le reste de l'Europe) ; où l'affaire Dreyfus, montée par notre caste militaire catholique, finit par être résolue grâce à l'appui que nos grands intellectuels reçurent du mouvement ouvrier ; où l'antisémitisme nazi n'eut jamais d'écho de masse, prétendre qu'il y ait aujourd'hui une montée de l'antisémitisme est un mensonge éhonté. Ce n'est même pas vrai de la part des jeunes Beurs, pourtant ulcérés par le sort affreux du peuple palestinien, et parmi lesquels la confusion entre sionisme et judaïsme a pu exister de façon marginale. La majeure partie des manifestations et actes antisémites (en particulier contre des synagogues), ont été le fait de l'extrême droite lepeniste.
            Enfin, si l'Islam est une immense nébuleuse, en général pacifique, ses mouvances intégristes se développent et passent à l'attaque, et jusque dans nos banlieues, grâce à l'argent des Etats les plus réactionnaires, et d'abord de l'Arabie saoudite. Profitant de la politique raciste CRS de notre droite, et de l'abandon de toute politique culturelle digne de ce nom dans les zones défavorisées, l'islamisme se glisse dans la place libre. Enfin, pointe fine de l'offensive, est apparue l'"affaire du voile".
            Il est caractéristique que les autorités catholiques et protestantes ont, en général, été favorables à une acceptation de ce signe religieux à l'école laïque. N'est-ce pas une brèche dans la laïcité, par où pourront passer les autres. En Allemagne, un enseignant expliquait sur France 3, le 10 octobre, que le refus des signes religieux à l'école conduirait, comme en France, à la séparation de l'Eglise et de l'Etat.
            Que des gauchistes, épris de "différencialisme", se soient laissés piéger par cette offensive feutrée, visant à imposer une conception misogyne réactionnaire de la femme, en n'y voyant qu'une tradition vestimentaire comme une autre, ne peut plus guère demeurer, avec l'affaire des filles de M. Laurent Lévy. A quelques heures de la décision ferme du refus du voile à l'école, les deux gamines accentuaient leur provocation, pavanant en voiles dignes de Dior, et se montrant à l'étude du Coran. Le MRAP s'y déconsidère en définissant la laïcité comme communauté communautariste.
            La laïcité de l'école doit être réaffirmée, et sans le TOILETTAGE que l'on nous annonce, en même temps que l'introduction de l'histoire des religions… selon les religions elles-mêmes. N'est-il pourtant pas clair que si l'histoire des religions était vraiment traitée de façon historique, elle ne pourrait être que l'histoire de leurs intolérances, de leurs crimes, de leurs guerres universelles, de leur soutien à tous les régimes d'oppression et d'acceptation de toutes les servitudes de classes et de castes. Et si, inversement, elle devait être fait au gré des théologies et des mythes propres à chacune, on devrait y opposer l'enseignement de nos Lumières (en commençant par le Traité des Trois Imposteurs) et celui… du marxisme. La laïcité de l'Etat doit redevenir totale, et la religion une pure affaire privée, dont l'exercice des cultes ne se fait qu'en lieux clos. Sinon, certes, il faut reprendre la lutte anti-religieuse dans toute sa rigueur.

Qui veut tuer Ramulaud ?

            L'affaire du voile des filles Lévy a eu cette gravité que le père qui les a défendu contre la discipline de l'école laïque, est un avocat (naguère encore stalinien, ce qui explique peut-être sa manière de polémiquer), à la fois membre du MRAP et l'un des plus d'un millier de signataires de l'Appel pour une initiative à gauche, dite "Ramulaud", et qu'il s'est servi de la tribune de cet Appel pour mener sa douteuse lutte personnelle, à grands flots d'injures contre tous les défenseurs de l'autorité de l'école laïque. Cela n'a pu que jeter le trouble dans un regroupement de la plus haute importance politique, mais pourtant d'autant plus fragile qu'il gêne beaucoup de monde.
            En effet, cet Appel Ramulaud est la manifestation de la conscience de la nécessité de trouver une forme politique à l'opposition sociale qui se manifeste à la fois dans le mouvement de l'altermondialisation et des luttes, telles celle de notre été. Une telle forme politique s'oppose radicalement au social-libéralisme, tel qu'il est porté par la (faible) majorité du PS suivant ses principaux cadres, et qu'il s'est manifesté par la politique du gouvernement Jospin, entraînant toute sa gauche plurielle, avec pour résultat la faillite catastrophique du 21 avril 2002.
            Les signataires de cet Appel sont tous des militants, et pour certains des dirigeants, de ce qu'on appelle le mouvement social et/ou de ce qu'on appelle la gauche critique (plus ou moins minoritaires des ex-gauche plurielle), voire de l'extrême gauche. Tous sont persuadés de la possibilité d'une nouvelle vraie gauche. Tous savent que leurs positions sont, sinon proches, du moins susceptibles d'aboutir à un programme commun de lutte anticapitaliste, sur les questions essentielles. Tous savent qu'il n'y a nul accord possible avec le PS des "éléphants" et ceux qui se rangent sous son égide.
            Cela fait déjà beaucoup d'ennemis naturel du projet Ramulaud. Malheureusement, il faut y ajouter, d'un côté de faux-amis, de l'autre de défenseurs de "boutiques" qui se veulent autonomes ou seuls pôles de regroupement.
            Du côté des faux-amis se sont déjà manifestés certains militants de la gauche du PS, qui, tout en dénonçant le social-libéralisme, ne veulent en aucun cas se séparer de son aile protectrice et voudraient réduire le regroupent Ramulaud à une assise pour leur tendance. Tel était le groupe Nouveau Monde de Mélenchon, qui a trouvé une posture de gauche pour une rupture ultimatum à la récente assemblée générale du regroupement, le 28 septembre.
            Plus triste est le recul de la direction de la LCR devant une collaboration avec Ramulaud, qui ne peut guère s'expliquer que parce ce que cette "liaison" serait une cause de rupture avec LO avec laquelle elle s'apprête à traiter un accord électoral sur des base de repli sectaire.
            Le regroupement tiendra-t-il et se développera-il malgré ces écueils ? Sa faillite serait grave, car sans expression politique les plus grands mouvements d'opposition sociale peuvent se terminer en défaites historiques. Deux ans de lutte magnifiques en Argentine se sont ainsi dissipés, entre refus de centralisation politique d'une part, et sectarisme gauchiste d'autre part, pour s'effondrer en une grave défaite. Y aura-t-il redressement en France. Nous le saurons bientôt.

Paris le 12 octobre 2003