Chirac/Berlusconi : même combat ?

 Le Journal intempestif se fait un plaisir  de publier ci-dessous en "prime time", un article de la revue SURR, du groupe surréaliste de Paris, étant donné son plein accord non seulement avec le sentiment d'ignominie que lève l'intention de livrer Battisti à la justice de Berlusconi, mais aussi avec le soulèvement de cœur que provoque la défense de cette justice par des gens qui osent se dire de gauche.


L'histoire sans tain

Si les réfugiés politiques italiens du mouvement des années 1970 ont reçu la possibilité de vivre librement en France sous les divers gouvernements de la présidence Mitterrand puis sous le premier septennat de Jacques Chirac, ce n'est certes pas, on s'en doute, parce que ces gouvernements sympathisaient en quelque manière avec lesdits réfugiés. C'est simplement, faut-il le rappeler, parce que les conditions de l'exercice du droit et de la justice en Italie étaient celles d'un état d'exception permanent incompatible avec les règles du droit public encore en vigueur en France à l'époque : loi sur les repentis, loi Reale de détention préventive portée jusqu'à dix ans, etc. Or que se passe-t-il aujourd'hui ? Au moment où l'État français incarcère Cesare Battisti en vue de l'extrader, l'État italien remet en liberté les exécutants de l'attentat de la Piazza Fontana, commandité par des groupes d'extrême droite, comme la justice italienne elle-même a fini après de longues années par le reconnaître. Dans le même temps, on assiste à un véritable révisionnisme historique, qui se déverse dans les colonnes de la presse italienne puis dans certaines tribunes françaises, selon lequel Cesare Battisti et d'autres militants auraient été jugés dans les conditions normales de l'exercice de la justice. Les auteurs de ces papiers, venus souvent de la gauche, remettent en cause le bien-fondé du refus précédemment signifié par l'État français de procéder aux extraditions au nom des prétendues garanties actuelles données par la justice italienne. Or les lois d'exception sont toujours en vigueur en Italie, et les jugements rendus dans le cadre de ces lois ne sont aucunement révisés. Plus encore, ces gens nient outrageusement qu'il y ait eu une quelconque situation révolutionnaire en Italie dans les dix années qui suivirent mai 1968 alors que, précisément, se développait dans ce pays, à travers grèves sauvages, occupations d'usines, émeutes et autoréductions, le mouvement ouvrier extraparlementaire et extrasyndical le plus radical d'Europe. C'est de ce cauchemar, qui a hanté aussi bien les nuits de la bourgeoisie italienne que celles de la bureaucratie du parti stalinien, que la classe politique italienne actuelle, communiant de Berlusconi à Massimo d'Alema dans une même abjection, cherche à se venger, alors que, dans toutes les autres situations historiques du même type, les États procédaient jusqu'ici à des amnisties.
Il est trop simple de croire que la crise présente soit le seul fruit de tel ou tel chef de gouvernement. Le pantin médiatique Berlusconi n'est que la version farcesque adaptée à la domination médiatique moderne de l'inoxydable capo mafioso Andreotti qui a gouverné l'Italie en orchestrant la stratégie de la tension, conçue dans le projet Gladio de lutte contre la subversion sociale durant la période que les journalistes ont appelée depuis lors "les années de plomb". Aussi, pour rendre compte de la situation actuelle, le paradigme d'une fascisation rampante est-il en la matière inopérant, tant en France qu'en Italie. Bien loin d'assister à une quelconque fascisation locale de l'État italien, on voit aujourd'hui se mettre en place au niveau européen un contrôle policier généralisé de la société, qui puise ses racines dans la tradition de l'état d'exception, lequel, comme l'a récemment démontré Giorgio Agamben, est historiquement propre aux démocraties et en signe l'aporie constitutive. Un tel état d'exception généralisé, qui devient la règle, n'a pas besoin, comme dans le fascisme, de suspendre la liberté de la presse ni les partis politiques. Sous sa forme latente, il se contente de mettre en fiches toute une population déjà conditionnée à la collaboration par le matraquage médiatique, dans le but de gérer les conséquences inévitables des dysfonctionnements prévisibles du système avant qu'il ne doive s'exercer sous forme manifeste. Dans l'intervalle, on traitera "chirurgicalement" par des mesures toujours plus policières, les situations et les éléments qui perturbent la bonne marche des affaires. Cesare Battisti, après Paolo Persichetti, sert de cobaye à la mise au point de ce traitement chirurgical. C'est à de telles expériences qu'il faut mettre fin dès aujourd'hui.

Le groupe de Paris du mouvement surréaliste


Lettre ouverte à Barbara Spinelli, éditorialiste

Je viens d'apprendre que les juges de la cour d'appel de Milan ont décidé, le 12 mars, d'acquitter les néo-fascistes : Delfo Zorzi (réfugié au Japon et citoyen japonais), Carlo Maria Maggi et Giancarlo Rognoni, condamnés à perpétuité pour avoir été les auteurs ou les complices de l'attentat de la Piazza Fontana en 1969. Je me souviens de la mort de l'anarchiste Pinelli, suicidé par un commissaire de police avant qu'enfin l'on découvrît que l'extrême droite, soutenue par certains qui avaient quelque intérêt à ce que se développât la stratégie de la tension, était commanditaire du massacre. Souvenez-vous du dispositif américano-européen de lutte contre la subversion d'extrême gauche en Europe, le Gladio, soutenu par une partie de la démocratie chrétienne. Souvenez-vous des lois spéciales des années 1970 qui peu à peu créèrent un appareil répressif tellement contraire aux droits de l'homme qu'Amnesty International les dénonça.
Auriez-vous la mémoire courte, madame Spinelli ? Les "repentis", beau fleuron de l'état d'exception, ont retrouvé très vite la liberté, mais les victimes de leurs allégations sont encore en prison, simplement parce qu'elles ont refusé d'entrer dans ce système avilissant. En déduirais-je que pour vous la violence d'État est acceptable, elle ? En déduirais-je que le corpus de lois qui faisait de chaque contestataire un criminel en puissance et de Dalla Chiesa un grand inquisiteur des temps nouveaux est acceptable, lui ? Ce que vous reprochez à Cesare Battisti c'est de ne pas s'être repenti, c'est-à-dire d'avoir le front de ne pas s'humilier. Vous reprochez aux journaux et aux écrivains qui soutiennent Battisti de ne point connaître les faits, mais outre ceux que vous taisez et que je viens d'évoquer, comment ne pas me dire que vous ne lisez pas la presse italienne et ses approximations, ses informations fausses et contradictoires. Voyez par exemple tout ce qui se dit autour de la mort du bijoutier Torregiani. Cet homme eut aussi la gâchette facile à ce qu'il me semble. Pourquoi omettre des informations qui rendraient compte de ce qui se passa réellement, y compris lors de la fusillade et avant celle-ci ? Un commerçant aurait-il le droit d'assassiner un voleur ? -
Que penser de l'acharnement avec lequel des gens comme vous poursuivent de leur vindicte des personnes pour des faits aussi anciens, alors qu'ils se réclament d'une certaine grande idée de la justice ? C'est au nom d'une autre idée de la justice que certains prônèrent et menèrent la lutte armée dans les années 1970. Me direz-vous que le pouvoir alors en place n'était pas corrompu ? Me direz-vous aussi que votre idée de la justice se dispense de réfléchir au terrorisme d'État alors florissant ? Réclamez-vous pour ses acteurs et complices, Berlusconi, par exemple, travaux forcés ou prison à perpétuité ? Peut-être pensez-vous que ces gens-là ont assuré la continuité de la démocratie ? D'une démocratie qui retire de plus en plus toute capacité de revendiquer le minimum de dignité humaine à ceux qu'elle considère comme les laissés-pour-compte de sa grandiose épopée marchande, d'une démocratie devenue sans mot dire un état d'exception et où ceux qui parlent en son nom ne s'aperçoivent même plus du rétrécissement de leurs facultés critiques. Qu'il leur est alors facile de gober la RAI sans songer un instant à remettre en perspective historique les commerçants qui règlent leurs comptes, les maffieux impunis, les bandes armées des politiciens au pouvoir, les manipulations de l'information par les journalistes, l'incapacité même d'un esprit qui se voudrait lucide à saisir tous les enjeux d'une situation sociale dont il est impossible d'avoir toutes les clefs.
Sous sa forme étatique comme sous sa forme anti-étatique ou communiste, le terrorisme a fait beaucoup de morts et de blessés en ces années-là. Mais il me semble qu'aujourd'hui, de même que certains anciens artisans de la stratégie de la tension sont libres, tiennent les rênes de l'État italien, il s'agirait peut-être de songer à l'amnistie.
J'aurais espéré, madame, qu'ayant vécu en France depuis tant d'années, vous y auriez au moins compris ce que le mot amnistie veut dire. Les communards français furent amnistiés dix ans après la Commune. Mais, diriez-vous, ces gens-là furent de vrais insurgés, pas les "terroristes" italiens. C'est vous qui le diriez car la presse d'alors n'eut de cesse d'assortir leur évocation des pires épithètes de mépris. Que M. Robert Badinter ait pris parti en faveur d'un apaisement des esprits, pourquoi le lui reprocheriez-vous ? Nous devons à cet homme la suppression en France de la peine de mort, ce qui n'est pas rien.
Voyez-vous, madame, mieux vaut choisir ce qui permet, même si cela n'est pas compris sur-le-champ par les spectateurs et les électeurs, la voie de l'apaisement, la cinquième saison, diraient des analystes. Quand des gouvernements ont choisi, sur la foi de la parole d'un autre, d'envoyer leurs troupes participer à des massacres de civils au Moyen-Orient (Afghanistan, Irak), comment va-t-on les juger ? Fallait-il tant de morts pour capturer un tyran ? Fallait-il tant de morts pour que l'on comprît qu'un président d'une démocratie occidentale allait désormais s'opposer à ses associés de la veille ? Que dire lorsqu'il utilise à des fins de campagne électorale des images de l'attentat du 11 septembre ? Que dire devant l'horreur du jeudi 11 mars à Madrid ?
Dans les années 1970, il n'y eut pas que la lutte armée. De multiples expériences visèrent à transformer le monde et les relations humaines, quelques coups d'État savamment préparés mirent fin à des démocraties (au Chili par exemple), tandis que Franco finissait ses jours en toute quiétude. Tout cela, vous le savez, accrochée à votre roc, à votre écueil d'omniscience politique et de pensée autosatisfaite. Mais voyez-vous, moi qui ne lisais ni ne connaissais vos chroniques avant qu'une amie ne me donnât à lire votre prurit contre Cesare Battisti, je crois comprendre que votre itinéraire est marqué par une défiance telle de tout ce qui venait de l'ancienne URSS que vous en finissez bien par saluer ceux qui en France dénoncèrent son totalitarisme et soutinrent les dissidents. Quelle culpabilité traînez-vous ? Quelle absence de lucidité, vous fait aujourd'hui aussi persécutrice que le gouvernement berlusconien et évoquer une victime en fauteuil roulant comme si cet homme devenait la métonymie de toutes les victimes de toutes les violences commises par les "communistes"?
Vous qui habitez en France, vous savez sans doute que nombre d'anciens communistes, dans leur variante maoïste ou non, devinrent des défenseurs forcenés de tout ce qui s'éloignait de leurs anciennes convictions. Leur art de dire s'étant de mieux en mieux construit au fil des ans, ils en sont venus à soutenir que les Lumières menaient au Goulag. Il me semble hélas que loin d'être une Cassandre, visionnaire "inentendue", vous seriez, si l'occasion vous en était donnée, une nouvelle Clytemnestre la faisant assassiner. Mais de qui donc Clytemnestre était-elle la fille ?

Paris, le 13 mars 2004
Marie-Dominique Massoni


Les Lois de l'hospitalité

Il y a bientôt deux ans, Paolo Persichetti a été extradé en Italie, où il reste emprisonné depuis lors. Cesare Battisti vient d'être incarcéré en France, à la prison de la Santé, sous écrou extraditionnel. Nos autres amis italiens, qui participèrent eux aussi à la lutte armée, comme aux initiatives visant à la transformation du monde dans les années 70, et qui ont appartenu à divers courants politiques révolutionnaires, vivent ici sous la menace d'être à leur tour livrés en pâture à l'État italien. Enrico Villimburgo et Roberta Cappelli sont les prochaines victimes désignées. Onze autres font partie de la liste noire. Les stratèges de la soumission cherchent ainsi sans cesse de nouveaux trophées, et s'en offrent d'État à État comme autant de bons procédés.
Pour être conforme à l'image qui l'avait porté au pouvoir, un président de la République des années 80 octroya aux proscrits italiens un havre en France. Après avoir aboli la peine de mort, il énonça quelques mesures pour que reprenne vigueur le mythe du pays des droits de l'homme. Dans le même temps, il s'attaquait à une transformation profonde de la législation du travail pour la rendre plus conforme aux attentes de ce que l'on appela les "décideurs". En quelques années, la propagande du pouvoir, se drapant de grands mots et de clinquantes mises en scène, utilisa toutes les ressources de la séduction pour que se résigne le plus grand nombre et que soient laminées les résistances de ceux qui voyaient se profiler une mise en coupe réglée des acquis sociaux les plus élémentaires. À l'art du trompe-l'œil et au choix des informations dirigées vers l'organisation de la peur du lendemain, puis de celle du quotidien, allait succéder, au fil des changements d'équipes gouvernementales la banalisation des idées de l'extrême droite tant dans les discours des hommes de pouvoir que dans les échos de ceux qui leur font créance. Et la misère de la pensée s'accrut à mesure du développement de l'état d'exception non promulgué, mais de fait mis en place.
Mai 68, une fois réduit à une amusante agitation étudiante, les luttes des années 70 furent passées à la moulinette de l'oubli ou utilisées comme épouvantails pour que les nouvelles générations s'effraient de l'horreur qu'elles auraient pu connaître. La malhonnêteté des historiens, des économistes et autres spécialistes dont on saluait "l'expertise", s'apparentait de plus en plus à une contre-révolution fleurant bon le totalitarisme, mal suprême dont toutes les voix autorisées à parler pour le "grand public" assuraient pourtant qu'elles avaient su prémunir les pays occidentaux. Au nom du principe de réalité, l'imaginaire fut de mieux en mieux colonisé, loti en mille résidences virtuelles où chacun est sollicité d'identifier ses désirs aux mêmes modèles fantasmés : catalogues du prêt-à-penser et décalogues réédités  sur CD rom avec dix minutes d'éternité en bonus. -
Des luttes cependant témoignaient que toute révolte n'était point perdue. On vit même le retour d'anciens procédés d' "autoréductions", comme à l'occasion des grèves de 1995. Le pouvoir dut montrer qu'il était capable d'écraser dans l'œuf toute tentative d'insoumission. Pour ceux qui refusent de prendre leurs anesthésiants "citoyens", il n'y aura désormais plus de répit. Les attaques fusent : sarkoziennes, berlusconiennes, autant de raffarinades qui ne sont pas que d'ubuesques tartarinades. Camps de rétention, déni de l'asile politique, chasse au faciès, violences policières au nez du passant alimentent implacablement les bavardages ordinaires et trouvent leurs justifications dans les peurs savamment accentuées depuis le 11 septembre 2001. Peur de l'invisible menace qu'il s'agit d'ancrer en chacun et qui justifie des raccourcis stupéfiant le moindre esprit lucide : comme si l'histoire s'était réduite à une lutte contre le terrorisme. Car tout est terrorisme potentiel et tout opposant radical au capitalisme peut du jour au lendemain se réveiller ennemi public. Les dernières lois votées en France font du moindre écart une raison suffisante pour la criminalisation de celui qui l'a provoqué et pour la surveillance de ses proches. L'ordre règne de mieux en mieux. L'État d'exception est devenu la règle. Victimes de dénis de justice, Cesare Battisti et Paolo Persichetti, seront défendus par nous jusqu'à ce que cessent les persécutions dont ils sont victimes. Si, parmi nous, certains sont trop jeunes pour avoir connu les débats autour de la lutte armée, ceux qui, en France, y prirent part s'opposèrent au choix de cette violence et aux analyses politiques qui la justifiaient. Mais, comme celle de nos amis italiens, nous demandons la libération de Nathalie Ménigon et de ses camarades victimes de la "guillotine sèche". En défendant leur liberté et en dénonçant une fois encore l'institution carcérale, nous continuerons à lutter et à œuvrer pour un monde délivré de l'exploitation et de la domination et où l'esprit pourra développer librement ses potentialités.

le 3 mars 2004
Le groupe de Paris du mouvement surréaliste

supplément à S.U.RR n° 4 x éditions surréalistes, avril 2004,
http://surrealisme.ouvaton.org